Lorsque la Terre tremble, ou que des pluies diluviennes provoquent des inondations, les médias font fréquemment appel aux institutions scientifiques du plateau dUccle. Celles-ci, au nombre de trois, comprennent lObservatoire Royal de Belgique (ORB), lInstitut Royal Météorologique (IRM) et lInstitut dAéronomie Spatiale de Belgique (IASB). LORB, fondé en 1826 par Adolphe Quetelet, est une des plus anciennes institutions scientifiques de notre pays. Installés initialement sur le territoire de Saint Josse-ten-Noode près de la Porte de Schaerbeek, tous les services de lObservatoire seront transférés dès 1891 sur les hauteurs dUccle. En 1997, dimportants travaux de rénovation et dagrandissement des bâtiments ont débuté, en accord avec le Service des Monuments et Sites. A létroit depuis de nombreuses années, lObservatoire a inauguré ses nouveaux locaux au printemps 2000.
Lors de sa création en 1913, lIRM se vit confier la météorologie, restée jusqualors sous la houlette de lObservatoire. Cet institut, bien connu pour ses prévisions météorologiques et ses études climatologiques, sintéresse également au magnétisme terrestre, au rayonnement solaire, ainsi quà létude de la chimie, de la radioactivité et de lélectricité atmosphériques.
Enfin, fondé en 1963, lIASB est la plus récente de nos institutions scientifiques nationales et a compté parmi ses membres lastronaute Dirk Frimout. Cet institut a pour mission létude des régions supérieures de latmosphère terrestre, mais sintéresse également à lespace interplanétaire et aux atmosphères planétaires.
LObservatoire Royal de Belgique, riche dune bibliothèque de 150.000 ouvrages, a réparti ses activités en quatre départements scientifiques :
Bien souvent, le public pense que les scientifiques de lObservatoire contemplent le ciel étoilé. Cependant, le département des Systèmes de référence et de Géodynamique étudie principalement notre planète. Loin de fixer lespace, les géophysiciens observent séismes et marées dans des caves ou des galeries, à labri des perturbations dorigine humaine ou naturelle.
Contrairement à ce que Jules Verne avait imaginé dans son roman « Voyage au Centre de la Terre », il ny a pas de moyen de pénétrer physiquement à une profondeur significative à lintérieur du Globe : actuellement, on nest parvenu à forer que jusquà 12 km, alors que le rayon terrestre est de 6378 km.
Cependant, la Terre est soumise à de nombreuses contraintes internes et externes qui produisent des accélérations inertielles, des modifications de laction des forces gravitationnelles et qui changent son orientation dans lespace. Les observations des réponses de la Terre à ces forces sont utilisées pour létude de la structure interne du globe et fournissent aux théoriciens des contraintes essentielles à lélaboration de leurs modèles.
Le département des Systèmes de référence et de Géodynamique étudie les réponses de la Terre dans trois échelles de temps distinctes : la séismologie sintéresse aux vibrations de périodes inférieures à lheure, les marées terrestres couvrent des périodes comprises entre 6 heures et plusieurs années, tandis que les recherches menées en matière de rotation de la Terre se rapportent aux périodes diurne, mensuelle, annuelle et séculaire.
Les lignes qui suivent décrivent plus en détail la sismologie et les marées terrestres. En particulier, nous allons nous intéresser à une station de mesures creusée dans la roche au milieu des bois, près dEupen.
Voici une trentaine dannées, lEtat belge décide de rehausser le barrage de la Gileppe construit sous le règne de Léopold II. Comme il était prouvé que la création et le remplissage de certains barrages induit une réaction sismique, le Ministère des Travaux Publics installa une station de surveillance géophysique à Membach, entre les barrages de la Gileppe et dEupen. Cette station est composée de deux chambres auxquelles on accède par une galerie de 140 mètre de long. Lensemble, doublé de béton, a été creusé entre 1975 et 1977 dans le schiste sous le plateau des Hautes Fagnes, à la limite du Pays de Herve.
Rapidement, les qualités de la station apparaissent. Sa position privilégiée la libère des nombreux parasites qui perturbent dhabitude la croûte terrestre (activité humaine et industrielle), et elle acquiert vite une excellente réputation au niveau international.
De ce fait, la station sest vu doter d'instruments exceptionnels destinés à létude des variations de pesanteur et des séismes.
Membach est la meilleure des trente stations de surveillance de lactivité sismique gérées par lObservatoire. Vingt-cinq dentre elles se trouvent en Belgique, trois au Grand Duché de Luxembourg et deux aux Pays-Bas.
Ces stations sont tout dabord destinées à la mesure de lactivité sismique de notre pays, modérée mais non négligeable. Beaucoup dentre nous ont ressenti les secousses de Roermond, le 13 avril 1992, du Roeulx, le 20 juin 1995 ou d'Alsdorf, le 22 juillet 2002. Les plus anciens se souviendront peut-être du séisme dAudenaerde, le 11 juin 1938, le plus fort enregistré ce siècle-ci en Belgique. Par ailleurs, le séisme de Liège du 8 novembre 1983, de faible magnitude mais très proche du centre ville, provoqua des dégâts pour environ 250 millions d'Euros. Par ailleurs, des études historiques et paléosismiques menées par lObservatoire ont établi que loccurrence dun grand tremblement de Terre de magnitude supérieure à 6.0 nest pas invraisemblable dans nos régions. Les dégâts provoqués par les séismes du Pas-de-Calais en 1580 et de la région de Verviers en 1692, ou encore des études géologiques qui ont montré la présence de failles actives dans le Limbourg, appuient cette hypothèse.
Sur bases de ces données paléosismiques, historiques et instrumentales, les sismologues de lObservatoire travaillent actuellement à létablissement dans nos régions de cartes daléa sismique, cest-à-dire la probabilité de subir un séisme pendant un intervalle de temps donné.
Daucuns pourraient sétonner du grand nombre de stations de mesures, mais elles sont nécessaires pour localiser et déterminer avec précision (moins dun km) lemplacement et le mécanisme des foyers. En 1983, il na pas été possible de déterminer la profondeur du séisme de Liège, car lObservatoire ne disposait que de 4 points de mesures.
Le réseau sismique belge contribue également à létude de la sismicité globale de notre planète. En effet, nos instruments mesurent annuellement plus de 3000 séismes répartis dans le monde, dont les données sont régulièrement confiées à des centres internationaux. Il peut sagir dévénements légers dans les pays proches mais aussi de séismes lointains dont les ondes sismiques effectuent jusquà plusieurs reprises le tour de la Terre. Certains sont même assez puissants pour mettre la Terre entière en vibration, telle une cloche ébranlée par son battant. Ces oscillations, de périodes inférieures à lheure, peuvent être observées de nombreux jours après un séisme, voire même pendant un mois.
On lignore souvent, mais deux fois par jour, la croûte terrestre monte et descend dune quarantaine de centimètres à cause de lattraction de la Lune et du Soleil, au même titre que la mer et les océans. Ces déformations, minimes par rapport au rayon terrestre de 6378 km, correspondent aux marées terrestres. Même sil étonne souvent, ce phénomène est connu depuis longtemps. Déjà, les Romains avaient remarqué que le débit des sources changeait en fonction des heures de la journée, sous laction des dilatations cubiques de la croûte terrestre. Par ailleurs, comme chacun le sait, les océans, mais aussi latmosphère sont également affectés par les forces de marées. En raison de la forme et des dimensions des bassins océaniques, et des déplacements des masses deau, ces phénomènes sont extrêmement complexes. Les marées terrestres et océaniques sont cependant très liées : par exemple, le poids des masses deau en mouvement sur le fond des mers engendre une déformation de la croûte terrestre qui se prolongeen pleine terre. A Bruxelles, par exemple, des 40 cm de marées terrestres, 2 cm seraient imputables aux effets océaniques, et ce phénomène atteint 20 cm à lextrémité des Cornouailles.
Lintensité et la régularité des mouvements de marée varient et peuvent se traduire par dinfimes modifications de laccélération de la pesanteur g. Pour les analyser, lObservatoire royal a installé en 1995 à Membach un gravimètre à supraconductivité, dont il nexiste quune vingtaine dexemplaires dans le monde. Le principe dun gravimètre consiste à mesurer les effets de la variation de g sur une petite masse en suspension. Cependant, dans le cas de suspensions mécaniques à laide de ressorts, le facteur détalonnage présente des variations temporelles gênantes. De plus, les mesures des gravimètres à ressort dérivent fortement dans le temps, ce qui ne permet pas dobserver des phénomènes de périodes supérieures au mois.
Cest au cours des années 60 que fut mis au point le gravimètre à supraconductivité. Dans cet instrument, on oppose à la force de pesanteur la force électromagnétique provenant de linteraction entre une sphère métallique et le champ magnétique produit par une paire de bobinages. Lensemble est rendu supraconducteur par immersion dans lhélium liquide à 269°C. Comme il ny a pas de dissipation dénergie par effet Joule dans les métaux supraconducteurs traversés par un courant, celui-ci se maintient indéfiniment sans apport extérieur dénergie. Le champ magnétique résultant présente alors une intensité et géométrie invariables. Cette stabilité permet des mesures des variations dans le temps de g avec une précision cent fois plus élevée que celle des gravimètres à ressort conventionnels, et garantit une très faible dérive à long terme. La moindre variation du champ de pesanteur tend à dévier la bille de sa position et crée proportionnellement une tension facile à mesurer.
Avec ce gravimètre, Membach sinscrit depuis 1998 dans un programme international (le Global Geodynamics Project GGP) qui réunit la majorité des gravimètres à supraconductivité existant dans le monde. Grâce à ce réseau, les chercheurs séchangent les données afin de découvrir ou mieux connaître des phénomènes qui affectent la pesanteur avec des périodes qui sétendent de quelques minutes à plus dun an. Parmi les recherches liées au GGP, notons lamélioration des modèles deffets de charge des marées océaniques, létude des vibrations de la croûte terrestre engendrées par les mouvements atmosphériques, ou encore lobservation des mouvements du noyau de fer et de nickel liquide, à 2900 km de profondeur.
Le gravimètre à supraconductivité est un instrument relatif, cest-à-dire quil ne donne pas la valeur de g, mais seulement ses fines variations. En revanche, le gravimètre absolu acquis par l'Observatoire en 1996 donne directement la valeur de g et permet notamment détalonner, destimer et contrôler la dérive des gravimètres relatifs. Le gravimètre absolu mesure à 400 000 reprises la position dune masse test pendant les 175 millièmes de seconde que dure sa chute. La mesure du temps de chute en fonction de la distance parcourue par lobjet fournit la valeur de la pesanteur g au milliardième près (à Membach, en fonction des saisons, la valeur corrigée de g varie de 9.810 467 20 à 9.810 467 30 m/s²).
A Membach, les comparaisons entre les gravimètres à supraconductivité et absolu permettent de vérifier leur dérive à long terme. Comme elle savère très faible, nous parvenons à mesurer des phénomènes à long terme, liés aux niveaux des barrages, à une déformation du sol (une élévation du plateau des Hautes Fagnes nest pas à exclure) ou le mouvement du pôle. A ce sujet, il faut savoir que laxe de rotation de la Terre se déplace annuellement de quelques dizaines de mètres à sa surface. Ce petit mouvement du pôle entraîne une variation de notre latitude, cest-à-dire de notre distance à laxe de rotation de la Terre, et donc de la force centrifuge liée à cette rotation. Ceci a pour effet de ne modifier que très légèrement le champ de gravité, mais assez pour que lon puisse le détecter grâce aux gravimètres supraconducteurs et absolus.
Depuis 1999, un profil de stations gravimétriques absolues a été mis en place en Belgique et en Allemagne. Il s'agit de mettre en évidence les mouvements tectoniques lents dont les vitesses sont de lordre du millimètre par an. Par ailleurs, des mesures absolues entreprises le long de notre côte permettent dobserver et de mesurer précisément les variations séculaires du niveau moyen de la mer du Nord.
Comme les variations de pression atmosphérique, de température et dhumidité affectent les mesures sismiques et gravimétriques de précision, la station de Membach est également dotée dhygromètres, thermomètres et baromètres.
Voilà comment, depuis une galerie blottie sous les Fagnes, lObservatoire Royal de Belgique contribue à mieux connaître notre planète.